Les Rayons et les Ombres est un grand film. Giannoli le confirme : il est l’un des rares cinéastes français capables de tenir trois heures sans que le spectateur cherche sa montre.

Jean Dujardin, qu’on croyait condamné à se caricaturer lui-même comme cela arrive aux acteurs trop adulés, révèle ici une profondeur trouble, une façon d’habiter la lâcheté sans jamais la jouer. Et Nastya Golubeva, quasi inconnue, est une révélation absolue — elle porte le film sur ses épaules avec une fragilité solaire qui nous touche, ce qui fait la force du film et sa question.
Cette fresque décrit avec une précision implacable le long glissement de Jean Luchaire : du pacifisme de gauche à la collaboration la plus vénale, de l’amitié avec Otto Abetz au nom de la paix entre les peuples à la compromission la plus grave avec le nazisme et la solution finale, non par conviction mais par faiblesse, par appât du gain, par incapacité constitutive à résister. Le discours final du procureur referme ce récit d’une chute avec la sévérité qui s’impose — il y a une morale, elle est claire, assumée, juste, en contraste justement avec la forme d’ambiguïté de tout ce qui précède.

Car il y a un autre film dans le film. Giannoli met en scène, avec un luxe visuel hérité de Visconti, le fatum de la tuberculose romantique du père et de la fille — ces radios pulmonaires qui s’assombrissent comme une métaphore du monde —, les frasques de Corinne et de Jean, leurs nuits dissolues entre drogues, alcool, triolisme et bisexualité pour Corinne et multiples maîtresses pour Jean, et surtout la relation fusionnelle, quasi incestueuse, qui les unit, transgression privée au cœur d’une dérive morale publique. Le tout est tenu par une narration entre prolepse (l’exécution du père ) et analepse : Corinne dicte ses souvenirs depuis sa honte et prend donc en charge un récit autodiégétique depuis un présent déchu qui se clôt par une autre morale, celle du metteur en scène juif ukrainien des débuts de la jeune actrice, qui vient l’interroger sur la différence entre ce qu’elle a ignoré et ce qu’elle n’a pas voulu voir.


La vraie difficulté du film, celle qui touche à une éthique du regard— et on ne sait pas si elle appartient au spectateur ou au cinéaste — est dans l’articulation entre ces deux dimensions. D’un côté, la rigueur morale du réquisitoire. De l’autre, la jouissance du spectacle de la décadence. Nous cédons avec Giannoli naturellement à l’empathie — pour Corinne surtout, mais aussi, insidieusement, pour Luchaire lui-même. Ce n’est pas une faute : c’est peut-être même la marque des grands films sur cette période de confusion qui pose à chaque Français la question du rôle qu’il aurait joué en situation. Mais cette tension entre condamnation et fascination reste, au fond, non résolue. Et c’est précisément ce vertige-là qui nous accompagne en sortant de la salle.
Jean-Maxence Granier




