Les pratiques culturelles sont elles en danger ?

Les pratiques culturelles en France seraient elles réservées à une population précise ? Mais tout d’abord, qu’entend-on par culture ?

Tous les chiffres et tableaux de ce post sont issus de Chiffres clés de la culture et de la communication, disponible en librairie et sur support numérique sur www.cairn.info.

Le numérique a pris le lead

Les pratiques ont basculé vers le numérique : disparition progressive de la presse papier, écoute musicale (streaming) au profit d’un nombre limité de styles et d’artistes, fréquentation en hausse des musées ou expos au bénéfice d’une population citadine et formée, multiplication d’ouvrages grand public et d’accès plus aisé, consommation vidéo plus diversifiée (Netflix/Canal Plus, Youtube, les séries…), émergence d’une culture jeux en ligne… les constats peuvent être considérés comme alarmants.

Nous avons aujourd’hui basculé vers une culture numérique multimédias par  essence. Le découpage par strate vole en éclats. En effet,  lecture, visionnage, écoute… se trouvent réunies dans un même outil. La distinction culturelle par rapport aux pratiques a disparu.

De plus le tsunami internet mêle usage privé- usage professionnel dans un monde où le domaine public est désormais la règle.

La culture favorisée en région parisienne

Enfin le déséquilibre pèse entre Paris et la France (avec un sous-équilibre supplémentaire entre Paris intra-muros et périphérie)

« Les professions culturelles sont surreprésentées en région francilienne. En 2015, les professions culturelles représentent 37 % des actifs occupés en Île-de-France, soit une part supérieure à celle observée dans la population active (20 %). Certaines professions sont particulièrement présentes en région parisienne par rapport au reste de la France : artistes dramatiques, métiers du spectacle, auteurs littéraires, directeurs de journaux et de l’édition, journalistes. »

Les pratiques culturelles des français

« Si on intègre l’ordinateur, les Français passent en moyenne 2 heures et 30 minutes par jour devant un écran pour des raisons non professionnelles… les plus jeunes passent plus d’une heure par jour en moyenne devant un écran d’ordinateur, tandis que les plus de 50 ans ne lui accordent que 20 minutes.

Les lycéens et les étudiants ont en partie remplacé la télévision par l’ordinateur et Internet : une demi-heure de moins pour la première, trois quarts d’heure de plus pour les seconds. Quel que soit l’âge, l’usage de l’ordinateur est plutôt masculin : les hommes de moins de 25 ans passent ainsi une demi-heure de plus que les femmes du même âge devant un ordinateur.

En 2010, en moyenne, 33 minutes sont consacrées quotidiennement aux jeux (de société, individuels type mots croisés, etc.) ou à Internet, soit 17 minutes de plus qu’en 1999. Les hommes y passent, en moyenne, 42 minutes par jour, contre 26 pour les femmes. Le temps consacré aux jeux et à Internet se décompose principalement en l’utilisation personnelle d’Internet (55 % pour les hommes et 52 % pour les femmes) et en jeux sur console ou ordinateur (19 % pour les hommes et 8 % pour les femmes).

La lecture baisse

Le temps consacré à la lecture (livres, journaux, y compris lecture de journaux sur Internet) a diminué d’un tiers depuis 1986, perdant 9 minutes par jour, et 7 minutes en moyenne depuis 1999. Si les inactifs et les chômeurs ont particulièrement contribué à cette évolution, tout le monde lit de moins en moins. Les retraités restent les plus grands lecteurs, avec plus d’une demi-heure de lecture par jour.

Le milieu social aurait peu d’influence  sur les pratiques culturelles

« Une faible influence de l’origine sociale, une plus grande ouverture chez les diplômés du supérieur… il faut souligner la faible influence de l’origine sociale sur les différentes conceptions de la culture car les propriétés sociales des individus composant un groupe se distinguent assez peu de l’un à l’autre, à l’exception du groupe contestataire, composé plus souvent d’hommes, non diplômés. Néanmoins, le niveau de diplôme exerce une influence sur le degré d’extension du périmètre de la culture : les personnes diplômées du supérieur ont une acception plus extensive de la culture.

L’hypothèse est donc faite de la diffusion, depuis la création du ministère chargé de la Culture dans les années 1960, des plus diplômés jusqu’aux personnes faiblement diplômées, d’une conception majoritaire de la culture ouverte, libérale, éclectique, tolérante, susceptible d’intégrer un grand nombre d’activités faisant sens, et dépassant une vision étroite, scolaire ou intimidante de la culture. »

La conférence de Olivier Donnat, sociologue du Ministère de la culture

En bonus : un excellent article du Monde (25/10/2018) sur le sujet

« « La thèse du ruissellement, selon laquelle plus l’offre culturelle sera riche, plus elle sera partagée par tous est illusoire »

Les milliards investis dans les équipement de l’Etat ou l’offre numérique croissante n’y font rien : ce sont surtout les milieux aisés et cultivés qui en profitent.

Olivier Donnat est sociologue au ministère de la culture. Il est un loup dans la bergerie, l’ennemi de l’intérieur, le gars qui casse le moral, fait tomber les illusions. Et les deux études qu’il vient de publier, sur le livre et la musique, ne vont pas arranger sa réputation. Le problème est que ce qu’il écrit depuis trente ans est exact. Ce qu’il a prophétisé s’est vérifié. Ce qu’il annonce est inquiétant.

En spécialiste des pratiques culturelles, il a montré que les milliards investis par l’Etat pour construire musées, opéras, théâtres, salles de spectacle ou bibliothèques, n’ont servi qu’à un Français sur deux – aisé, diplômé, Parisien, issu d’un milieu cultivé. Ceux qui restent à la porte, souvent aux revenus modestes, s’en fichent ou pensent que cette culture axée sur les traditionnels « beaux-arts » est déconnectée de leurs envies.

« L’EXCELLENCE CONDUIT À PRIVILÉGIER DES CRÉATIONS EXIGEANTES AUXQUELLES LES PERSONNES LES PLUS ÉLOIGNÉES DE LA CULTURE NE SONT PAS PRÉPARÉES »

Ce constat, on le lit dans l’enquête sur les pratiques culturelles des Français que le ministère publie tous les dix ans. Olivier Donnat a piloté celles de 1989, 1997 et 2008. La prochaine est pour 2019, qui se fera sans lui – il part à la retraite dans deux mois.

Le fossé se creuse

Elle devrait être tout autant déprimante. Car ce qu’a montré notre sociologue, c’est que le fossé se creuse. La construction frénétique de musées ou de théâtres en trente ans a provoqué une forte augmentation de la fréquentation, mais ce sont les aficionados qui y vont plusieurs fois, tandis que les ouvriers et les jeunes de banlieue y vont moins.

C’est dur à entendre, car l’Etat culturel s’est construit sur l’illusoire thèse du ruissellement : plus l’offre culturelle sera riche, plus elle sera partagée par tous. Aussi le ministère et les créateurs ont longtemps nié cette étude. « Il y a eu des tensions, se souvient Olivier Donnat. J’ai été vu comme un rabat-joie, on me disait que j’avais tort. »

Aujourd’hui, cette dure réalité est acceptée puisque les cinq derniers ministres de la culture ont fait du combat pour la diversité des publics leur priorité. Mais Olivier Donnat a montré que dans les faits, rien n’a bougé. D’abord parce que ça se joue ailleurs, dans la cellule familiale, à l’école aussi – deux foyers d’inégalités. Mais un obstacle se trouve aussi au sein même du ministère de la culture, armé pour soutenir son offre prestigieuse, très peu pour capter un public modeste.

Contradiction

Olivier Donnat pointe aussi une contradiction. « Nos grands lieux culturels visent logiquement l’excellence. Sauf que l’excellence conduit à privilégier des créations exigeantes auxquelles les personnes les plus éloignées de la culture ne sont pas préparées. Parler à ces personnes est très compliqué. La Philharmonie de Paris y parvient en décloisonnant les genres musicaux.»

Prenons le contre-pied. La France se doit d’avoir les meilleurs musées, opéras ou théâtres, tant mieux pour ceux qui aiment, et tant pis pour les autres. On ne va pas fermer ces lieux qui contribuent au prestige de la nation et dopent le tourisme. Et puis sans ces équipements, la situation serait sans doute pire. Enfin, pourquoi vouloir qu’une pièce novatrice, un film expérimental et un art contemporain pointu plaisent à tous ?

Sauf que cette offre est financée avec de l’argent public et qu’au moment où les fractures sociales n’ont jamais été aussi fortes, une telle posture est jugée élitiste et a du mal à passer. Ajoutons qu’il existait, dans les années 1960 à 1980, un riche tissu culturel local (MJC, associations) qui, en trente ans, a été broyé sans que l’Etat bouge le petit doigt au motif qu’il n’est pas de son ressort, alors qu’en fait il le méprise. Ce réseau avait pourtant l’avantage d’offrir aux jeunes un premier contact avec la culture.

POUR OLIVIER DONNAT, L’AVENIR S’ANNONCE NOIR POUR LE THÉÂTRE CLASSIQUE OU CONTEMPORAIN, LES FILMS FRANÇAIS D’AUTEURS OU LA LECTURE DE ROMANS

En pot de départ, Olivier Donnat nous confie que le pire est à venir. Car les plus gros consommateurs de notre culture d’Etat sont les baby-boomers – ils ont du temps, de l’argent, lisent beaucoup, vont intensément au spectacle. Sauf qu’ils ont 60 ans et plus. « Dans dix ou vingt ans, ils ne seront plus là, et nos études montrent qu’ils ne seront pas remplacés », dit Olivier Donnat, qui annonce un avenir noir pour le théâtre classique ou contemporain, les films français d’auteurs ou la lecture de romans.

Le numérique, dont les jeunes sont familiers, peut-il favoriser la démocratisation culturelle ? Eh bien non, répond Olivier Donnat avec ses ultimes études sur « l’évolution de la diversité consommée » dans le livre et la musique (à télécharger sur le site du ministère de la culture ou sur cairn.info).

« Le numérique produit les mêmes effets »

L’offre en livres et en musiques a pourtant considérablement augmenté en vingt-cinq ans. Mais les ventes baissent. Et puis, qui en profite ? « Le numérique, porté par les algorithmes et les réseaux sociaux, ouvre le goût de ceux qui ont une appétence à la culture, mais ferme le goût des autres, qui, par exemple, ne regardent que des films blockbusters », explique Olivier Donnat, qui en conclut : « Le numérique produit les mêmes effets que les équipements proposés par l’Etat : ce sont les milieux aisés et cultivés qui en profitent. »

Olivier Donnat prolonge la déprime en décryptant les ventes de livres et de musiques. Tout en haut, les heureux élus sont moins nombreux et à la qualité incertaine – best-sellers pour les livres, compilations pour les CD. Tout en bas, et c’est récent, le sociologue constate une hausse phénoménale de livres et musiques pointus, vendus à moins de cent exemplaires ou à moins de dix exemplaires.

Et au milieu, il y a quoi ? Des paquets d’œuvres souvent de qualité, dont les ventes sont également en baisse, noyées dans la surproduction. Ces œuvres du « milieu » font penser aux films « du milieu », ainsi nommés quand ils étaient fragilisés, coincés entre les blockbusters et les films marginaux. Les œuvres du milieu, qui définissent une « qualité française », forment justement le cœur de cible du ministère de la culture. Elles seront demain les plus menacées. Déprimant, on vous dit. »

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