INTELLIGENCE

L’apocalypse cognitive nous menace t-elle ?

Autant d’informations à notre disposition et aussi peu de contrôle sur notre propre création ! En quoi la nouvelle frontière offerte au cerveau humain est-elle une chance et un malheur : l’ouvrage de Gérald Bronner aux PUF nous donne les clés d’une compréhension nécessaire et vitale.

Le résumé

La situation est inédite. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons disposé d’autant d’informations et jamais nous n’avons eu autant de temps libre pour y puiser loisir et connaissance du monde. Nos prédécesseurs en avaient rêvé : la science et la technologie libéreraient l’humanité. Mais ce rêve risque désormais de tourner au cauchemar. Le déferlement d’informations a entraîné une concurrence généralisée de toutes les idées, une dérégulation du « marché cognitif » qui a une fâcheuse conséquence : capter, souvent pour le pire, le précieux trésor de notre attention. Nos esprits subissent l’envoûtement des écrans et s’abandonnent aux mille visages de la déraison. Victime d’un pillage en règle, notre esprit est au cœur d’un enjeu dont dépend notre avenir. Ce contexte inquiétant dévoile certaines des aspirations profondes de l’humanité.

L’heure de la confrontation avec notre propre nature aurait-elle sonné ? De la façon dont nous réagirons dépendront les possibilités d’échapper à ce qu’il faut bien appeler une menace civilisationnelle. C’est le récit de cet enjeu historique que propose le nouveau livre événement de Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’Université de Paris, membre de l’Académie des technologies et de l’Académie nationale de médecine. Il a publié plusieurs ouvrages couronnés par de nombreux prix. Son dernier ouvrage paru est Cabinet de curiosités sociales (collection « Quadrige », Puf, 2020).

Le livre (Extraits de : Gérald Bronner  Apocalypse cognitive PUF)

Notre cerveau disponible

« Aujourd’hui, en France, le temps de travail représente 11 % du temps éveillé sur toute une vie alors qu’il représentait 48 % de ce temps en 1800 ! Parallèlement à ce temps libéré dans le travail, le temps dévolu aux tâches domestiques a également beaucoup diminué. Le temps consacré à la préparation des repas, à la lessive ou encore au bricolage a tendance à moins nous occuper, ne serait-ce que parce que, là aussi, nous sommes aidés par l’automatisation de nombre de tâches qui devaient être effectuées auparavant à la main.

La machine à laver le linge, les robots électroménagers, la tondeuse électrique, la perceuse, l’aspirateur ou encore le lave-vaisselle sont autant de prothèses qui ont massivement fait leur apparition au cours du XXe siècle. Pour ne prendre qu’une période très récente, le temps consacré aux tâches ménagères a encore diminué de près 15 % entre 1986 et 20106.»

L’intelligence artificielle est-elle vraiment la concurrente de nos cerveaux ?

« D’une façon similaire, une intelligence artificielle (LawGeex AI) a défié avec succès vingt avocats spécialisés dans les transactions commerciales. Il s’agissait de détecter les anomalies dans cinq projets de contrat. Les humains réalisèrent en moyenne l’exercice en 92 minutes avec un taux de précision de 85 %, tandis que l’intelligence artificielle s’en sortit en 26 secondes avec une réussite de 94 %26. Les prévisions des économistes varient mais tous s’accordent à dire qu’une partie des emplois que nous connaissons aujourd’hui seront assumés dans un avenir proche par des robots : radiologues, hématologues, chargés des services clients… sont par exemple des métiers qui seront bientôt menacés. Il n’est pas impossible qu’à moyen terme, le métier de traducteur, par exemple, finisse par disparaître, concurrencé qu’il sera par des systèmes automatisés infiniment moins coûteux, plus rapides et peut-être un jour aussi efficaces. Chacun a déjà pu constater les améliorations de Google traduction au fil des années et une société d’expertise des données, Quantmetry, affirme même avoir fait traduire par une intelligence artificielle un livre de plus de cinq cents pages qui pourrait être commercialisé tel quel.

« …si l’on accepte d’être optimiste, on peut se demander : et si l’invasion des robots nous rendait plus humains ? L’arrivée massive de ces prothèses cognitives va permettre à l’humanité de se libérer de tâches algorithmiques qui n’étaient pas à la hauteur des formidables potentialités de son cerveau. En d’autres termes, en nous permettant d’exfiltrer de notre esprit toutes ces tâches routinières vers des machines, ce processus va libérer du temps de cerveau humain. 

Quand nos écrans nous aveuglent… 

« Une enquête de 2016 révèle ainsi que nous consultons en moyenne plus de 221 fois notre smartphone chaque jour, soit une fois toutes les six minutes45. De même, plus d’une personne sur deux se déclare anxieuse en l’absence de couverture réseau pour son téléphone et cette inquiétude est ressentie par 76 % des 18-24 ans. Un chercheur allemand et son équipe ont même montré que, dans des conditions expérimentales, il était plus facile pour une majorité de sujets de se priver de nourriture ou de relations sexuelles que d’une connexion internet et d’un accès aux réseaux sociaux. L’empire de ces sollicitations cognitives s’est progressivement étendu, au point qu’on a créé un néologisme pour désigner cette peur de rater quelque chose : la Fomo (fear of missing out) : nous consultons sans cesse nos mails, notre compte Facebook, notre téléphone pour le cas où… et le réel s’est fractionné en une multitude de micro-événements qui créent chez beaucoup d’entre nous, bien au-delà des seuls adolescents, une forme d’addiction. »

« Mettre en accusation les écrans, c’est en définitive lâcher la proie pour l’ombre car ils ne sont que les médiateurs de la rencontre entre l’hypermodernité du marché cognitif et le très ancestral fonctionnement de notre cerveau. »

De la prodigalité des réseaux sociaux et la pauvreté de notre capacité à y résister

« La peur est devenue un vecteur d’intérêt très important de l’ensemble des écosystèmes médiatiques, […] on n’a pas besoin de l’expliquer, on peut la faire ressentir et c’est universel, multiculturel. Le problème, c’est que les médias traditionnels sont en train d’agir et de se comporter comme les médias sociaux le font. Il se transpose une culture de médias sociaux dans le média traditionnel. »

« …une expérience mentionnée par le célèbre psychologue allemand Gerd Gigerenzer (2011). On installe dans une épicerie de luxe deux stands : le premier propose 24 variétés de confitures exotiques tandis que le second n’en propose que 6. Dans quel cas le stand attire-t-il plus de chalands ? L’expérience montre que celui qui est le mieux achalandé retient plus facilement l’attention (60 % contre 40 % pour l’autre) mais il suscite moins d’actes d’achat. Lorsque 24 confitures sont présentées, seuls 3 % de l’ensemble des clients achètent un pot de plus. En revanche, dès que le choix est réduit à 6, le chiffre grimpe à 30 %. Le plus grand choix attire donc davantage l’attention mais ne favorise pas forcément la décision et l’action. »

Victimes ou responsables des réseaux sociaux ?

« Un sondage réalisé aux États-Unis indique qu’un quart des internautes intervient sur des forums ou sur les réseaux sociaux sous une fausse identité. Et cette pratique est particulièrement forte chez les plus jeunes, puisque ce chiffre atteint 40 % chez les 18-29 ans. Sans surprise, les commentaires émis anonymement sont ceux qui ont le plus de chances de contenir des insultes et de manifester un comportement incivil.  »

« Comme l’écrit Molly Crockett (2017), l’indignation est un feu et les réseaux sociaux sont comme de l’essence. Le moindre événement, aussi banal soit-il, se transforme en enjeu moral impératif sur lequel tout le monde doit prendre position. Chacun de ces événements donne l’occasion aux individus d’exhiber leur intransigeance morale et la beauté de leur âme. Comme il se passe toujours quelque chose qui mérite notre désapprobation et que les conditions actuelles du marché cognitif nous le font voir, nous sommes en rage sans discontinuer et avons l’impression de vivre dans un monde épouvantable. »

« L’hyper-conséquentialisme nous met en examen de façon permanente. Depuis l’avènement des réseaux sociaux, ce ne sont plus seulement les acteurs du débat public mais c’est n’importe lequel d’entre nous qui, par une déclaration malheureuse, une blague pas toujours du meilleur goût ou une simple expression qui ne plaît pas, peut être tenu responsable de rendre le monde plus sombre.  »

« 59 % des personnes qui partagent des articles sur les réseaux sociaux n’ont lu que les titres et rien de leurs contenus. »

« Dans les espaces sociaux que sont les forums ou les fils de commentaires, la demande de conflictualité peut devenir hyperbolique par accoutumance, conduire ainsi à une perte du sens moral ordinaire accentuant l’intensité des agressions numériques. Il se trouve toujours des individus pour répondre à cette demande par une offre qui se doit d’être de plus en plus radicale si elle veut se faire remarquer ».

L’information

« Ceux qui vivent de la diffusion de l’information doivent sans cesse remonter la pente de la routinisation que notre esprit fait subir à tout signal redondant. Un recours possible est la stimulation, souvent artificielle, de notre goût pour l’inédit. L’incongruité et le surprenant sont ainsi les alliés de ceux qui cherchent à cambrioler une partie du plus précieux des trésors du monde connu. Ils organisent une partie de la matrice de l’événement mais ils ont plusieurs cordes à leurs arcs. Ils peuvent hameçonner notre curiosité addictive en la mêlant à notre appétit pour la conflictualité, par exemple. »

« Éditorialiser le monde, c’est-à-dire focaliser son attention sur tel élément du réel plutôt que tel autre, proposer un ordre d’importance entre ces éléments : lier ces éléments en leur donnant un sens narratif et éventuellement les interpréter en fonction de la catégorie du bien et du mal, est une dimension incontournable de tout discours sur le monde. Longtemps, une partie de cette éditorialisation a été faite par le monde religieux ou politique et par ceux que la théorie de la communication appelle des gate keepers (journalistes, universitaires, syndicalistes ou toutes personnes considérées comme légitimes à prendre la parole). Nous étions dans une gestion verticale du marché cognitif. L’offre était contrôlée selon des considérations normatives diverses. Qu’est-ce que les gens ont le droit de savoir ? Qu’est-ce qu’il est dangereux de leur dire ? Que peut-on leur permettre de dire ? Telles étaient certaines des questions qui présidaient à cette régulation du marché cognitif. Ces formes de régulation n’ont pas disparu mais, aujourd’hui, l’éditorialisation du monde est de plus en plus régie par les mécanismes de la dérégulation du marché cognitif. L’offre, surtout lorsqu’elle cherche à survivre dans un environnement devenu ultra-concurrentiel, est tentée de proposer des récits[…] »

« Partout, l’éditorialisation de l’information est contaminée par l’anticipation de la demande dès lors que la pression concurrentielle augmente : moins de traitement de fond, plus de divertissements, mise en scène de conflit de personnalités avec la convocation d’éditorialistes aux positions tranchées et opposées. »

Narcisse est en chacun de nous…

« Le développement de la photographie nous a permis de démultiplier notre image. Qu’on y songe : il se prenait moins d’un milliard de photographies par an en 1930 alors qu’on en compte aujourd’hui, chaque année, près de 1 000 milliards ! L’un des objectifs les plus évidents de cette compulsion photographique est de proposer ces images de nous-mêmes à l’ensemble des membres de notre réseau social en scrutant le nombre de notifications que cette exhibition produit. Nous poussons parfois l’impudeur jusqu’à photographier le contenu de nos assiettes pour faire savoir combien même nos repas ne sont pas banals. Mais, puisque nous sommes des légions à alimenter ainsi ce narcissisme, d’où vient qu’il soit unanimement condamné ? »

« Nous voulons sans cesse nous distinguer des autres mais nous cherchons pour cela leur approbation. Il est tentant de moquer cette disposition et de s’en croire immunisé mais c’est, une fois de plus, opter pour une anthropologie naïve, qui nuira à la compréhension du monde contemporain. »

Tous aliénés

Guy Debord “L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.”

« L’objectif d’un certain nombre de marketeurs et de publicitaires est de nous faire confondre le plaisir et le bonheur.»

Pierre Bourdieu « Si l’on emploie dix minutes si précieuses pour dire des choses si futiles, c’est que les choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent des choses précieuses »

« Le professeur de journalisme de l’université de Vienne Folker Hanusch : Le signe inquiétant est que les mesures d’audience fournissent désormais des preuves empiriques. Avant, on pouvait facilement blâmer les journalistes pour avoir appliqué leurs propres stéréotypes […] mais aujourd’hui, informés de toutes ces données d’audience, ils peuvent affirmer […] qu’ils répondent simplement à la nature humaine »

Pour aller plus loin

https://theconversation.com/bonnes-feuilles-apocalypse-cognitive-155247

Apprendre la révolution des écrans

Internet, c’est autant une mine d’infos qu’un dédale d’infox, chacun peut le constater au quotidien en naviguant sur les réseaux sociaux. Alors, comment s’y retrouver ? Quels repères transmettre aux jeunes en matière d’éducation aux médias ? Les stratégies qui valaient sur papier ne suffisent plus dans un monde numérique où l’image est reine. Dans ce troisième et dernier épisode de la série « Apprendre, la révolution des écrans »,à écouter ci-dessos sur Spotify,  Divina Frau-Meigs, professeure en sciences de l’information et de la communication, explique comment les modes de lecture se complexifient sur ordinateur, sur smartphone ou sur tablette, quels sont les outils à mobiliser pour prendre conscience de nos biais cognitifs et mieux gérer la profusion de messages qui nous parviennent.

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