Il y a des chansons qui vous mettent en route, vraiment en route… et pas le dimanche tranquille vers Ikea, non – la route, celle qui sent l’asphalte chaud, la liberté douteuse et (parfois) les embouteillages ! De 1964 à 1989, cinq groupes ou artistes ont mis le moteur en marche, chacun avec son humeur, son bitume et ses démons. Attachez vos ceintures, et attention aux oreilles sensibles.
Route 66 -THE ROLLING STONES – The Rolling Stones (1964)
Avant d’être LES Rolling Stones, ils étaient cinq gamins de Londres qui adoraient le blues américain plus que tout. En 1964, pour leur tout premier album, ils reprennent Route 66, écrite en 1946 par Bobby Troup alors qu’il conduisait justement sur cette fameuse nationale américaine, de Chicago à Los Angeles, en passant par l’Oklahoma, le Nouveau-Mexique et l’Arizona. Troup l’avait composée pour offrir un cadeau à sa femme.
Les Stones s’en emparent avec la brutalité joyeuse de types qui n’ont sans doute jamais mis les pieds à Amarillo, Texas. Mick Jagger, 20 ans, chante les villes américaines comme s’il les connaissait par cœur. Mais ça sonne vrai, ça sonne rock, et ça sonne route. Et le mieux, c’est que ça marche encore !
On the Road Again – CANNED HEAT – Boogie with Canned Heat (1968)
Canned Heat — le nom vient d’une chanson de blues de 1928 sur l’alcool frelaté — est un groupe de Los Angeles formé en 1966 par des passionnés de blues archaïque. Leur On the Road Again, inspirée d’une chanson de Floyd Jones de 1953, propulse le chanteur Al Wilson dans un falsetto halluciné qui semble venir d’un autre monde. Ce n’est pas tout à fait faux : Wilson, surnommé « Blind Owl », était un musicologue du blues autant qu’un musicien, un homme doux et tourmenté qui mourra à 27 ans en 1970.
Le groupe jouera à Woodstock en 1969. Ils n’avaient probablement pas beaucoup dormi.
The Road to Hell Part II – CHRIS REA – The Road to Hell (1989)
Tout est parti d’un embouteillage. En 1989, Chris Rea, guitariste et chanteur britannique à la voix de gravier mouillé, se retrouve coincé sur le périphérique londonien M25. C’est là, entre deux camions et un désespoir poliment britannique, que naît The Road to Hell.
Ce n’est pas une chanson sur la route. C’est une chanson sur ce que la route peut révéler : la vanité d’une société consumériste, le vide derrière les façades brillantes de l’ère Thatcher, la sensation que l’enfer n’est pas un endroit imaginaire mais bien la sortie XX de l’AXXX.
Ce sera son plus grand succès commercial. Preuve, s’il en fallait une, que les gens adorent entendre que tout va mal… et surtout en chanson.
Highway to Hell – AC/DC – Highway to Hell (1979)
Il y a une cruelle ironie dans l’histoire de Highway to Hell : c’est le dernier album enregistré par Bon Scott, chanteur australien au charisme solaire, mort le 19 février 1980 à Londres dans des circonstances qui n’ont rien de glorieux. L’album était sorti six mois plus tôt.
Highway to Hell, le titre, fait référence à la Canning Highway de Perth, en Australie — la route que Bon Scott empruntait chaque jour pour rejoindre les répétitions du groupe. Une route ordinaire, donc, rebaptisée par l’humour noir d’un homme qui trouvait que la vie d’un groupe de rock en tournée permanente méritait ce genre de titre.
L’album révèle un groupe au sommet de sa puissance. Riff cataclysmique, batterie de Phil Rudd aussi régulière qu’un cœur en bonne santé, et Bon Scott qui gueule comme si demain n’existait pas. Il avait raison (pour lui en tout cas).
Roadhouse Blues – THE DOORS – Morrison Hotel (1970)
En 1970, les Doors sont fatigués. Deux ans après le scandale de Miami – exhibition de Jim Morrison selon les témoignages qui se contredisent allègrement -, le groupe revient à l’essentiel. Fini les orchestrations baroques de The Soft Parade. Retour au blues. Retour aux os.
Roadhouse Blues ouvre Morrison Hotel comme un coup de poing : « Keep your eyes on the road, your hands upon the wheel. » C’est peut-être le seul conseil de prudence routière jamais chanté par un homme qui, par ailleurs, ne semblait pas particulièrement intéressé par la prudence. La chanson, charnue, groovy, physique, fait probablement référence à un bar de Laurel Canyon , dans les collines de Los Angeles (* voir le documentaire) où Morrison vivait et buvait avec la même intensité qu’il mettait à tout le reste.
Jim Morrison mourra à Paris en juillet 1971, à 27 ans (inhumé au cimetière du Père Lachaise). La route s’arrête là, mais la chanson, elle, continue de rouler.
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