Cet essai de Victorien Bornéat sur l’impasse des politiques culturelles actuelles, dessine « une voie nouvelle où il ne s’agit plus de penser en termes d’inégalités à combler, mais en termes de territoire commun à créer. »
Le monde de Malraux et la culture « à l’ancienne »

En 1959, André Malraux fonde un ministère qui prolonge une longue tradition monarchique : depuis Louis XIII et l’Académie française, en passant par Versailles, le Louvre impérial, l’Opéra Garnier ou Beaubourg, l’État français a toujours fait de la culture une affaire de grandeur, un instrument de prestige et de cohésion nationale. Avec Malraux, cette tradition se cristallise dans une mission inscrite à l’article 1 du décret fondateur : « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français. » Le ministère sélectionne donc une offre « universelle » de chefs-d’œuvre, relègue au second plan les expressions régionales et les amateurs, et déploie sur le territoire des Maisons de la Culture pensées comme autant de cathédrales modernes — des « lieux de communion » où l’art doit succéder à la religion dans une société désenchantée.

Cette doctrine repose sur le pari d’un « choc esthétique » : confronté physiquement aux œuvres, le peuple éprouverait une révélation spontanée, sans pédagogie ni médiation. Victorien Bornéat montre comment cette conception transcendantale, sacralisée — on parle de « monstres sacrés », du « sacre » d’un artiste, de l’inaliénabilité des collections — a installé une verticalité durable. L’élargissement opéré par Jack Lang à partir de 1981 (loi sur le prix unique du livre, Fête de la musique, reconnaissance du cinéma, de la mode, de la BD) a certes étendu le périmètre du « culturel », mais sans renverser l’architecture héritée de Malraux : six décennies plus tard, les écarts de fréquentation entre classes sociales se sont parfois creusés (les diplômés du supérieur sont 3,8 fois plus nombreux que les peu diplômés à visiter musées et monuments en 2018, contre 2,8 en 1973), les grands opérateurs franciliens captent encore près de 40 % du budget ( soulignant l’antinomie avec la volonté d’un accès à une culture pour tous), et le pass Culture lui-même peine à atteindre les jeunes de milieux populaires.
De la culture pour tous à la volonté de culture de tous

La thèse centrale du livre est que la « démocratisation » à la Malraux a échoué non par défaut d’application mais par vice de conception : elle pose une culture légitime préexistante à laquelle il faudrait élever le peuple. Bornéat propose d’inverser le mouvement avec ce qu’il nomme le « Nouveau populaire » : non plus distribuer une culture savante au plus grand nombre, mais bâtir un espace partagé à partir des cultures réellement vécues. Inspiré par la créolisation d’Édouard Glissant et par Philippe Coulangeon, ce projet s’appuie sur trois principes — une culture créolisée, hybride et toujours inachevée ; une éthique de la réciprocité entre répertoires (des contes revisités par Joël Pommerat au Bartabas mariant arts équestres et baroque…) ; et une ambition résolument grand public, où s’adresser à tous n’est pas un renoncement mais « l’expression de la plus haute intelligence artistique ».
Cette bascule suppose de désacraliser l’art lui-même. Bornéat s’attaque à ce qu’il appelle le « cul-de-sac esthétique » : l’autoréférentialité moderniste, le « dégoût du facile » bourdieusien, la délinéarisation narrative, la mise à distance de l’émotion (rejetée parce que perçue comme féminine et populaire, selon Édouard Louis), le mythe de l’avant-garde incomprise — autant de normes implicites qui produisent des œuvres « indisponibles » selon Morizot et Zhong Mengual. Il appelle à une réappropriation populaire « par le haut » : que les institutions cessent d’être des citadelles, que la cérémonie d’ouverture des JO 2024 — Aya Nakamura mêlant Djadja à Aznavour et à la Garde républicaine — devienne la matrice d’une nouvelle politique culturelle, articulée autour d’une « culture située » qui ancre l’action publique dans la vie réelle des gens, plutôt que l’inverse.
On notera également le sentiment de honte de l’auteur de ne pas avoir la possibilité choisir, à son arrivée plus jeune à Lyon, un spectacle à l’Opéra ne possédant pas les « codes » pour comprendre l’essence de ce qui lui était proposé.
Extraits
Le livre s’ouvre sur Bourdieu : « Les goûts, c’est le dégoût du goût des autres. » Bornéat cite Christelle Morançais déclarant en 2024 sur X : « La culture serait donc un monopole intouchable ? Le monopole d’associations très politisées, qui vivent d’argent public », et oppose à ce nihilisme la formule fondatrice du décret de 1959 — « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité […] au plus grand nombre possible de Français. » Il rappelle Malraux affirmant : « Notre travail, c’est de faire aimer les génies de l’humanité […] La connaissance est à l’université ; l’amour, peut-être, est à nous », et Jack Lang répliquant à ses détracteurs : « Et après tout, les scrogneugneux, les pisse-vinaigre, ils auraient préféré quoi à la place ? Un « rétrécissement » culturel ? » Il convoque enfin Bourdieu et Darbel — notre société offre « à tous la possibilité pure de profiter des œuvres [mais] il reste que quelques-uns ont la possibilité réelle de réaliser cette possibilité » — et conclut, repris par Mohamed El Khatib en postface, qu’« il faut moins de croyants et plus de pratiquants. Le ministère de la Culture est mort, vive le ministère de la Culture. »
Un avis plus qu’enthousiaste !
Bravo Victorien Bornéat ! Voilà un manifeste qui pose la culture là où elle devrait être. On pouvait craindre un essai technique sur la grandeur perdue de la rue de Valois ; on tient au contraire un livre évident, féroce quand il faut, qui ose enfin déclarer que Malraux n’avait pas raison sur tout, et Jack Lang non plus du coup…. Merci à l’auteur de transformer un constat déprimant en programme joyeux — celui d’un « Nouveau populaire » où Aya Nakamura a autant droit de cité que la Garde républicaine, et où la honte sociale du hall d’opéra n’est plus le ticket d’entrée obligatoire de la culture légitime.
Merci aussi aux Éditions du Faubourg, de promouvoir des idées différentes dans un monde de la culture qui fonce vers une voie -voix?- unique. À lire d’urgence, à offrir à son élu local, et à glisser discrètement dans la bibliothèque de tout directeur de FRAC qui se respecte… pour peu qu’ils soient accessibles tout comme la culture qu’ils promeuvent !

L’Exclusion culturelle de Victorien Bornéat (Éditions du Faubourg Collection Poche, 2026, postface de Mohamed El Khatib).




